Col roulé homme : la longue histoire d’un classique qui ne meurt jamais

Daniel Craig en Tom Ford gris souris dans Spectre (2015), Steve Jobs en uniforme noir Issey Miyake, Marlon Brando dans La Vengeance aux deux visages, Sartre attablé au Café de Flore. Quatre époques, quatre silhouettes, le même vêtement. Le col roulé homme traverse le XXe sièclé sans jamais vraiment disparaître, juste en attendant son tour.
On l’a cru fini dans les années 80, ringardisé par l’épaule rembourrée et la cravate de Wall Street. Il a survécu, repris du service, regagné les podiums Hermès en 2011, puis s’est posé sous le costume d’un James Bond. Pas mal pour un pull tricoté à l’origine pour les marins de la Manche. Voici son parcours, étape par étape, et les raisons d’un retour en grâce qui semble cette fois bien installé.
Des marins anglais aux terrains de polo : les origines pratiques
Le col roulé naît au XIXe sièclé dans les filets des pêcheurs et sur les ponts des bateaux. Les marins, ouvriers et dockers le portent en laine épaisse pour une raison simple : un col qui monte au-dessus du menton coupe le vent et garde la chaleur quand on transpire à la tâche. Le pull marin Gansey en est l’ancêtre direct, tricoté d’une seule pièce avec un col montant.
L’année 1860 marque son premier pas vers le sport chic. Les joueurs de polo l’adoptent, lui donnant au passage son nom anglais le plus connu : polo neck. Les Britanniques disent encore aujourd’hui roll neck, les Américains turtleneck, les Australiens skivvy. Quatre mots pour le même vêtement, signe qu’il a voyagé.
Vers la fin du XIXe sièclé, on le retrouve sur les gymnastes, les golfeurs, les hockeyeurs. Et même les gardiens de but de football, jusque dans les années 50. C’est le vêtement du sport en plein air, à une époque où on ne se mettait pas en short pour transpirer.
Les années 1920 : Noël Coward fait basculer le col roulé dans le chic
L’histoire du col roulé homme bascule dans les années 1920 à Londres. Noël Coward, dramaturge et acteur britannique, se promène en col roulé fin sous une veste de tweed, en violation totale du code vestimentaire de l’époque qui imposait la chemise et la cravate.
Ça scandalise. Et ça plaît. Coward était une vedette adorée du West End, ses tenues s’imitent vite. Le col roulé devient soudain un signe d’aisance : seul un homme sûr de lui peut se permettre de zapper la cravate. Et puis ces années-là voient les fibres évoluer (mérinos plus fin, coton peigné), ce qui rend le pull moins épais et plus portable sous une veste de costume.
Pierre Cardin reprendra le flambeau en 1967 : sa collection été propose des sous-pulls blancs moulants pour homme, glissés sous une veste à fermeture éclair. Très futuriste pour l’époque. Les avant-gardistes suivent.
Royal Air Force et grand écran : la décennie qui virilise le col roulé
Les années 1940 collent au col roulé une étiquette qu’il ne perdra plus : celle du courage. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les pilotes de la Royal Air Force le portent sous leur blouson de cuir. Photographies d’archives, recrutement, propagande… le col roulé devient indissociable du héros.
Hollywood prend le relais aussitôt après. Marlene Dietrich le portait déjà en 1933, Greta Garbo en 1946. Mais c’est Marlon Brando qui frappe vraiment, dans La Vengeance aux deux visages (1961), col roulé sombre sous un blouson, regard noir, mâchoire serrée. Steve McQueen suit, l’air toujours un peu en retard d’une nuit blanche, le col roulé porté comme un blouson sur la peau. Jean Gabin, photographié par le Studio Harcourt en 1939, en avait déjà fait sa carte de visite.
Et puis il y à la BD. Le capitaine Haddock apparaît en 1941 dans Le Crabe aux pinces d’or, col roulé bleu marine et casquette. Hergé venait de fixer pour des décennies l’image du marin grognon mais loyal. Gaston Lagaffe enchaînera, col vert acide cette fois.
Saint-Germain-des-Prés et la contre-culture : le col roulé pensant
Les années 1960 et 1970 transforment le col roulé homme en uniforme intellectuel. À Paris, Saint-Germain-des-Prés en fait une signature : Sartre, Camus, Boris Vian, Juliette Gréco le portent dans les caves enfumées et aux terrasses du Flore. Noir, près du corps, sans cravate, il dit qu’on lit, qu’on écrit, qu’on pense. Et qu’on dort peu.
Aux États-Unis, le glissement est plus politique. Les Black Panthers l’intègrent à leur tenue de combat civil (béret noir, blouson de cuir, col roulé noir), et les militantes féministes comme Gloria Steinem en font un symbole de refus du tailleur formel. Le col roulé devient un drapeau silencieux. À l’extrême opposé du costume-cravate des cadres conformes.
Si vous cherchez de l’inspiration pour vos looks hivernaux, le col roulé reste une pièce incontournable.
C’est aussi à cette époque que le mot sous-pull entre dans le dictionnaire français. Apparu en 1975, il désigne ce nouveau pull à mailles fines en jersey, permis par l’élasthanne (inventé en 1958) qui rend la maille plus souple, plus légère, et qui n’irrite plus le cou comme la grosse laine d’autrefois.
Pour ceux qui souhaitent porter un col roulé avec style, quelques astuces peuvent faire toute la différence.
Steve Jobs et Issey Miyake : naissance d’un uniforme tech
Visite de Steve Jobs chez Sony au Japon, années 1980. Le patron d’Apple repère le designer Issey Miyake, qui avait conçu les uniformes Sony. Jobs lui demande de créer pour Apple une tenue identique pour ses employés. Refus immédiat des salariés californiens, qui n’ont pas envie de ressembler à des fonctionnaires japonais.
Mais Jobs commande quand même cent pulls noirs à col roulé Issey Miyake. Pour lui seul. Il les portera toute sa vie, avec un Levi’s 501 et des baskets New Balance 991. La photo qui circule à sa mort en 2011 est devenue iconique : col roulé noir, jean, sourire en coin, l’iPhone dans la main. Une silhouette gravée dans la mémoire collective.
Mark Zuckerberg tentera la même stratégie avec son t-shirt gris. Mais le col roulé Jobs reste l’archétype du visionnaire qui ne perd pas de temps avec sa garde-robe. Vrai ou faux mythe ? Peu importe. L’effet de marque a fonctionné, et le col roulé noir est resté associé à la tech haut de gamme pendant trente ans.
Les années 1980 : la traversée du désert
Soyons honnête : le col roulé homme prend un sale coup dans les années 80. Décennie du costume cintré aux épaules rembourrées, de la chemise rayée à col blanc, de la cravate criarde. Le col roulé fait pépé, fait daté, fait dimanche en province.
Quelques stylistes essaient de le glisser sous la chemise (la fameuse superposition col roulé + chemise + costume), mais la mode masculine de bureau n’en veut pas. La cravate retrouve sa raison d’être, écrira Wikipédia : « être remarquable et remarquée ». Le col roulé recule dans les armoires des grands-pères, les magasins de surplus militaire, les uniformes de chorale.
Pourtant il ne disparaît pas. Donna Karan le réintègre en 1985-1986 sous forme de body, Jean Paul Gaultier l’expose en automne-hiver 1989-1990. Christy Turlington le porte sur les podiums new-yorkais. Les créateurs japonais (Yohji Yamamoto, Issey Miyake encore) le maintiennent en vie. Il dort, il ne meurt pas.
Le grand retour : 2000, 2011, Daniel Craig en Tom Ford
Le come-back commence au début des années 2000. La mode masculine se relâche, la cravate perd du terrain dans les bureaux, et le col roulé revient comme alternative chic au col ouvert qui fait négligé. GQ écrit fin 2016 : « Il est beaucoup plus élégant de porter un col roulé sous un costume qu’une chemise ouverte sans cravate. »
Mars 2011 marque un vrai tournant. Hermès, Jil Sander, Lanvin, Raf Simons sortent des collections où le col roulé sous chemise ou sous costume revient sur le podium. Cardin avait essayé en 67, cette fois ça prend. Les magazines en parlent partout.
Le coup de grâce (dans le bon sens) tombe en 2015 avec Spectre. Daniel Craig, dans la peau de James Bond, descend d’un train en col roulé gris taupe Tom Ford sous un manteau camel. Trois secondes à l’écran. Ces trois secondes vendent des milliers de cols roulés dans le monde entier. Tom Ford ressort une version officielle « James Bond N.Peal » qui s’arrache à 800 euros.
Depuis, plus moyen de l’enlever. Tilda Swinton, Timothée Chalamet, Pharrell Williams, des dizaines de patrons de start-up… le col roulé homme s’est réinstallé partout, du bureau au dîner, du concert à la rue.
Pourquoi ce classique tient toujours en 2026
Quelques raisons concrètes expliquent que le col roulé n’a pas dit son dernier mot. La première est technique : les fibres modernes (mérinos extra-fin, cachemire 2 fils, mélange laine-soie) donnent un pull qui ne pique plus, qui se lave en machine, qui ne déforme pas après trois portés. L’élasthanne, qu’on ajoute parfois à 3-5%, lui assure une tenue nette même après plusieurs heures de port.
La deuxième raison est sociale. Le code vestimentaire de bureau s’est ramolli depuis le télétravail. Plus personne ne porte la cravate par défaut. Du coup le col roulé sous une veste devient l’option naturelle pour rester habillé sans en faire trop. Ça sauve quand on doit alterner réunion Teams, déjeuner client et soirée resto sans repasser chez soi.
Troisième raison, plus profonde : le col roulé flatte la silhouette. Près du cou, il allonge la nuque, équilibre le menton, donne du dessin au visage. Hergé l’avait compris pour Haddock, Tom Ford pour Bond. Sur un homme un peu rond, il structure mieux qu’une chemise mal coupée. Sur un homme mince, il évite l’effet « coup de vent dans une chemise trop large ».
Enfin, il existe en deux familles bien distinctes, ce qui multiplie les usages. Le pull col roulé épais, en grosse maille, se porte seul ou sous un manteau, façon Brando. Le sous-pull fin, en mérinos ou cachemire, se glisse sous une chemise ou un costume, façon Bond. Pas le même vêtement, pas le même usage, mais le même col.
Comment le porter aujourd’hui sans paraître figé
Quelques conseils tirés de ce qu’on observe sur les créateurs depuis cinq ans. Mieux vaut un col roulé bien ajusté qu’un col roulé large et mou, qui fait pyjama. La maille fine se porte près du corps, la grosse maille un peu plus libre mais sans flotter aux épaules.
Côté couleur, le noir reste la valeur sûre (Jobs, Sartre, Saint-Germain). Le gris souris a explosé depuis Spectre, le beige et le camel marchent bien sous un manteau d’hiver. Les couleurs vives (bordeaux, vert sapin, bleu nuit) demandent un peu plus d’aplomb, mais cassent le côté trop sage.
Pour la veste, un blazer en laine non doublée se marie bien avec un sous-pull mérinos. Sous un costume, on choisit un col fin (1 à 1,5 cm de col plié) pour ne pas créer de surépaisseur au niveau du col de la veste. Et on évite le costume rayé ou à motif fort, qui charge trop la silhouette.
Avec un jean droit ou un chino brut, le col roulé épais marche tout seul. Ajoutez des baskets blanches ou des bottines marron, c’est suffisant. Le détail qui change tout : rouler le col deux fois plutôt que trois, ou le porter déroulé façon Hermès 2007. Ça donne un côté plus relâché, moins boutonné.






